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Le ciel dans les yeux d’une femme

  • il y a 11 minutes
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J’ai eu la visite de Nobutaka, mon cher ami de Tokyo. Nous avons parlé de la guerre russo-japonaise, de Meiji et de Jaurès, des relations de l’Europe et du Japon. Mais c’est de Fontaine de Vaucluse au nom si évocateur que je veux dire un mot ici car c’est en ce lieu sublime que j’ai été retrouver Nobutaka en visite chez Michel Weviorka.

Un lieu n’est jamais si beau que quand un poète y imprime sa vision : Durrell et Alexandrie, Izzo et Marseille, Giono et Manosque, Van Gogh et Arles, etc. Le charme de Fontaine-de-Vaucluse, sur le flanc de notre Luberon, se suffirait à lui-même avec ses blocs de rochers, la source de la Sorgue, ses eaux généreuses, ses platanes géants sous lesquels nous avons dégusté une truite sauce meunière. Mais le lieu est transcendé par la poésie de Pétrarque qui y séjourna quinze ans. Je cède la parole à Pierre Leroux dans une page que j’ai sélectionnée dans mon Anthologie :

 

Si Rousseau fait de Saint‑Preux un exilé sans famille et sans patrie, qui voit un jour s’ouvrir et se fermer à la fois le Ciel dans les yeux d’une femme, il ne fait en cela que raconter, sous des noms différents, l’histoire même de Pétrarque et de Laure. Si Goethe reproduit la même supposition ; si son Werther, repoussant la société et tous les devoirs qu’elle engendre, tous les préjugés qu’elle nourrit, et toutes les erreurs qu’elle consacre, va s’abîmer dans le désespoir et dans la folie, au moment où Charlotte paraît à ses yeux ; c’est qu’au commencement du XIV° siècle, en 1327, un Vendredi saint, « era ‘ giorno ch’al sol si scoloraro ; / Per la pietà del suo Fattore, i rai, le jour où le soleil, en deuil de son Créateur, décolore ses rayons », Pétrarque, exilé, sans famille, vit à Avignon, dans l’église de Sainte‑Claire, celle qu’il a immortalisée sous le nom de Laure.

Si Julie est sortie de l’imagination de Rousseau parée de tant de noblesse ; si, dans un rang plus humble, le même caractère noble se montre dans Charlotte, et si la naïve Marguerite est également revêtue de cette auréole ; si les femmes, dans ces peintures, sont devenues l’idéal, si l’amour est devenu le Ciel, c’est que Laure a existé, et que la nature, avant l’art, avait créé le type de Julie, de Charlotte, et de Marguerite.

George Sand a rapproché saint Augustin et Rousseau, qu’elle dit saint, lui aussi. « La vérité de ce rapport s’accroît quand on met Pétrarque entre saint Augustin et Rousseau car Pétrarque fut leur lien. » Dans la lettre où il raconte son ascension du mont Ventoux, Pétrarque dit avoir lu en chemin un passage des Confessions de saint Augustin qu’il avait emportées avec lui. Seulement, tandis qu’à la même époque, l’Imitation de Jésus‑Christ s’en tient à une perspective strictement augustinienne, le Canzoniere opte pour un amour humain tout nouveau.

Comme Dante, son prédécesseur avec Béatrice, Pétrarque vécut à l’époque du culte de la Vierge. Luther détrôna la Vierge, mais elle survit dans les vers de Pétrarque. Il fallait que Pétrarque fût à la fois adultère par le désir et saint par le fait ; il fallait que le christianisme engendrât un saint adultère, un saint dans l’adultère...


Photo : la source de la Sorgue dessin de Pétrarque.



 
 
 

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