De Marseille à Odessa
- Admin
- 13 oct.
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Mon ami René m’a fait part d'un vieux souvenir réveillé par mon récent billet sur la gare Saint Charles.
C’est à propos du grand escalier. Il était étudiant en khâgne à Thiers, de l’autre côté de la Canebière. Un jour, il a aidé une pauvre émigrée qui n’en pouvait plus à grimper ses deux valises en pensant à l’escalier d’Odessa si bien filmé par Eisenstein dans Le Cuirassée Potemkine.
Quelle scène ! Les Cadets tirent sur la foule. Panique ! Seule une femme ne s’est pas enfuie car elle tient un landau avec son enfant. Un soldat la vise, l’abat et le landau se met à dévaler l’escalier, lentement d’abord, et plus en plus vite, secoué de marche en marche, jusqu’à tomber ans le port…
Cette scène inoubliable m’a marqué, moi aussi, autant que le chevalier qui joue aux échecs avec la mort dans Le Septième sceau de Bergman. J’ai souvent expliqué à mes étudiantes un vers de Baudelaire en le comparant à la dégringolade du landau : Andromaque, des bras d’un grand époux tombée.
Ce grand époux, c’est Hector, bien sûr, tué sous les yeux de sa femme par Achille dont elle est devenue l’esclave… Mais regardez le rythme du vers. Il faut compter 4 syllabes pour « An-dro-ma-que ». Surtout prononcez le e muet, sinon, l’alexandrin n'aura que 11 syllabes ! La dégringolade commence juste après, de deux syllabes en deux syllabes, ce qui donne phonétiquement : débra / dingran / tépou / tombée.
Vous remarquerez que le rythme se moque du vocabulaire, place une coupe entre l’époux et son adjectif chéri, et façonne une chimère avec les restes de l’époux transformé en « tépoux ». Seul compte le rythme : 4 + 2 + 2 + 2+ 2 = 12. On répète : Andromaque / des bras / d’un gran(d) / tépoux / tombée.
On remarque que la dentale muette "d" à la fin de grand est devenue un "t" pour donner le « tépoux ». Et le vers sera encore plus beau si on souligne la féminité d’Andromaque en faisant entendre le "e" muet de « tombée » comme un soupir.
Mais toi, cher René, tu l’as plutôt gravi, ce Golgotha de 104 marches avec tes 50 kilos à bouts de bras ! Alors, je te mets ces phrases de Simone de Beauvoir dont l’héroïne grimpe, elle aussi, cet escalier dans Les Mandarins.
Elle monta les marches de la gare Saint-Charles. À chaque palier, elle s’arrêtait, le cœur battant. La ville s’étalait sous ses yeux, immense, bruyante, vivante ; des bateaux sifflaient dans le port, des grues se balançaient, des camions roulaient sur les quais, et là-bas, au-delà des toits, la mer étincelait. Elle respira profondément. C’était la première fois qu’elle voyait Marseille. Elle avait souvent imaginé cette ville, mais rien ne pouvait égaler cette réalité : cette lumière crue, ces couleurs violentes, cette odeur de sel et de pétrole. Elle se sentit tout à coup légère, presque heureuse. Elle monta encore, et soudain, elle fut en haut. La mer était là, devant elle, immense, bleue, avec des reflets d’argent ; les îles se dessinaient à l’horizon, et le ciel était si pur qu’elle en eut les larmes aux yeux. Elle s’assit sur un banc et resta longtemps à regarder.
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